1915 : le communautarisme contre l’histoire

1915 : le communautarisme contre l’histoire

La tragédie turco-arménienne de 1915 est, comme l’ont jugé la Cour européenne des droits de l’homme et le Conseil constitutionnel français, l’objet de débats historiques1. Mais nul ne saurait débattre sans arguments. Pour introduire la question, voici donc des explications sur les points essentiels : l’origine des évènements ; la décision prise par le gouvernement ottoman ; les conditions du déplacement forcé ; et enfin, une mise au point sur des arguments en faveur de la qualification de « génocide ».

 

 

Comment en est-on arrivé à 1915 ?

La première révolte organisée par des nationalistes arméniens a lieu à Zeytun (aujourd’hui Süleymaniye, une des très rares bourgades essentiellement peuplées d’Arméniens en Anatolie, à l’époque) en 1862, après plusieurs années de propagande politique venue de Russie. L'action des meneurs est d’ailleurs coordonnée avec des Arméniens russes2. D’autres révoltes avaient déjà eu lieu dans cette commune depuis 1780, mais il s’agissait de révoltes fiscales. Zeytun se soulève de nouveau en 1878, dans le contexte de la guerre russo-ottomane de 1877-18783. À partir de 1880, quand le turcophile Benjamin Disraeli perd les élections législatives britanniques au profit du turcophobe William Gladstone, les premiers nationalistes arméniens commencent à regarder du côté des fondamentalistes du monde anglo-saxon4.

Ils se structurent en partis : l’Armenakan en 1885, le Hintchak en 1887 et la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA ou FRA-Dachnak) en 1890. La stratégie suivie par le Hintchak à partir de 1890, puis par la FRA à partir de 1896, consiste à organiser des attentats, soulèvements, etc., visant les civils musulmans et notamment kurdes, pour provoquer des représailles sanguinaires sur les Arméniens ordinaires, et ainsi obtenir une intervention militaire — russe ou britannique5. La technique n’est pas nouvelle : c’est celle employée par les nationalistes bulgares en 1876, pour obtenir (avec succès) une intervention russe, nécessaire puisque les musulmans (Turcs et Pomaks) représentaient entre 45 et 49 % de la population de la Bulgarie, en sus des catholiques et des Juifs6, aussi hostiles que les musulmans à la sécession du pays7. Des représailles ont effectivement lieu dans certaines provinces, surtout en 1895 et 1896, mais aucune intervention militaire ne se produit.

Les nationalistes arméniens sont ensuite affaiblis par la répression plus efficace menée par la police ottomane de 1905 à 19088, et par le conflit entre la FRA et la Russie tsariste, à partir de 1904-19059. Après la révolution dite jeune-turque (juillet 1908), la FRA collabore avec le Comité union et progrès (CUP, qui prend progressivement le pouvoir dans l’Empire ottoman) contre la Russie, jusqu’aux premières semaines de 1912. Mais outre que certains nationalistes arméniens ne sont pas d’accord avec cette ligne (d’où les affrontements sanglants à Adana en 1909)10, la FRA rompt avec le CUP en 1912, et en décembre de cette année-là, assassine le maire de Van, Bedros Kapamaciyan, un Arménien loyaliste très favorable au CUP11.

 

 

Pourquoi la décision de déplacer a-t-elle été prise12 ?

Il est exact que les guerres balkaniques (1912-1913), les pertes territoriales entraînées par la première (pertes qui concernent des territoires peuplés en majorité de musulmans, surtout turcs, sauf la ville de Salonique, à majorité juive) et la purification ethnique employée par les vainqueurs, surtout grecs et bulgares (1 450 000 morts et 400 000 réfugiés parmi les Turcs et autres musulmans)13 traumatisent le gouvernement CUP et la population ottomane musulmane. Néanmoins, la politique de réinstallation des réfugiés, de 1912 à 1914, demeure complètement empirique et ne saurait en aucune manière être assimilée à une « ingénierie démographique » qui pourrait conduire, in fine, au « génocide14 ». De même, le CUP n’adopte aucune politique panturquiste (projet d’un État panturc, des Balkans au Turkestan oriental)15 : au contraire, les partisans de cette politique sont réprimés en 191316.

La décision de déplacer une partie des Arméniens ottomans, de plusieurs régions d’Anatolie, notamment orientale, vers d’autres et surtout vers les provinces arabes, est une décision militaire répondant à un problème militaire. Comme l’indique Hovannès Katchaznouni, dirigeant de la FRA et premier chef de gouvernement de l’Arménie indépendante (1918-1919), son parti proclame certes sa neutralité lors de son congrès tenu en août 1914, mais il viole sa propre résolution juste après, commençant à recruter des volontaires (y compris de nationalité ottomane) pour l’armée russe dès cet été-là17. Ainsi, le 29 octobre 1914, le consul britannique à Batoum estime le total de ces volontaires à presque 45 00018. À Erzurum, les désertions (principalement d’Arméniens) atteignent des proportions hémorragiques dès avant l’entrée en guerre de l’Empire ottoman (le 2 novembre 1914), des armes sont distribuées secrètement par la Russie à la FRA locale19, et le premier affrontement entre une bande de révolutionnaires arméniens et l’armée ottomane a lieu en octobre 191420. Il est rigoureusement impossible d’invoquer une quelconque « autodéfense » : le 3 juillet de cette année, le consul britannique à Erzurum qualifiait d’« admirable » la sécurité dans cette région21.

De même, en octobre 1914, le vice-consul de France félicite Tahsin Bey (gouverneur de Van jusque-là, qui vient d’être nommé préfet d’Erzurum), pour son œuvre énergique de restauration de l’ordre public22. Or, dès la fin de 1914, des bandes de partisans arméniens entrent en action dans cette province, et le 7 avril 1915, la ville est lieu d’un soulèvement, coordonné avec les envahisseurs russes et leurs unités de volontaires arméniens23. La révolte de Van suscite des émules dans d’autres provinces, Sivas par exemple, avec une stratégie précise : couper les lignes télégraphiques, attaquer les rares routes d’Anatolie orientale assez larges et assez solides pour que les convois d’approvisionnement puissent y passer24. Les insurgés comme les volontaires commettent, dès la fin de 1914, une série de massacres contre les civils musulmans et juifs, qui continue jusqu’en 1918 et même au-delà25.

Dans le même temps, éclate une révolte à Zeytun et des groupes d’insurgés se forment plus au sud, se préparant à un débarquement anglo-français depuis Chypre26. Pour des raisons qui seraient trop longues à expliquer ici27, les projets de débarquement massif ne sont pas concrétisés, mais en décembre 1914 et dans les premiers mois de 1915, des opérations limitées ont lieu, visant notamment la voie de chemin fer reliant İstanbul et l’Anatolie aux provinces arabes. Ces opérations ont lieu avec la coopération active d’Arméniens locaux28.

En mars-avril 1915, la politique du gouvernement ottoman consiste en des déplacements localisés (expulsion des Arméniens de Zeytun, par exemple) et des opérations de police, la plus connue étant celle des 23 et 24 avril : 180 personnes arrêtées, cinquante-cinq autres dans les jours suivants ; sur ces 235, dix-huit sont condamnées à mort et exécutées ; une seule meurt en prison ; dix-neuf Mauser (pistolets convertibles en carabines), soixante-quatorze fusils Martini, cent onze carabines Winchester, 3 591 pistolets et 45 221 cartouches pour pistolet sont saisis au domicile des suspects29.

À la fin de mai 1915, le gouvernement ottoman constate que ces mesures ne suffisent pas ; or, l’essentiel de l’armée se trouvant au front, il décide d’employer une technique déjà utilisée par l’armée espagnole contre les indépendantistes cubains (1896-1898), par l’armée américaine contre les indépendantistes philippins et par l’armée britannique contre les Boers en Afrique du sud (1899-1901) : un insurgé doit boire et manger ; donc une insurrection n’est dangereuse que si elle soutenue de gré ou de force par toute ou partie de la population civile ; donc, si l’élimination d’une insurrection est impossible par des moyens conventionnels, il faut déplacer les civils, afin de priver les insurgés de tout appui matériel30.

 

 

Comment ce déplacement forcé s’est-il déroulé ?

Pour commencer, il est indispensable de souligner qu’il ne s’agit pas d’un déplacement total. Au moins 350 à 400 000 — et plus probablement 500 000 — Arméniens ottomans ne sont pas concernés du tout (à İstanbul, İzmir, Konya, Kütahya, Alep, etc.), sans compter les milliers au moins, les dizaines de milliers plus probablement, qui sont déplacés à l’intérieur même de l’Anatolie31. Parmi les exemptés, relevons Artin Boşgezenyan, député d’Alep, membre du CUP et de son groupe parlementaire ; Onnik Ihsan, député sans étiquette d’İzmir ; Dikran Barsamian, député sans étiquette de Sivas32 ; Manuk Azaryan, sénateur33 ; Hrant Abro, conseiller juridique du ministère ottoman des Affaires étrangères de 1914 à 1922, membre de la délégation signant la paix avec la Russie soviétique en février 1918 ; et Berç Keresteciyan, directeur général adjoint de la Banque ottomane, promu directeur général à la fin de 1914 (poste qu’il conserve jusqu’en 1927 ; il finit sa vie publique comme député d’Afyon à l’Assemblée nationale turque, de 1935 à 1946)34. Le total des pertes ne s’élève pas à 1 500 000 comme il est affirmé sans citer un seul document, mais autour de 600-642 00035, y compris les 150 000 morts lors du déplacement par l’armée russe vers le Caucase et les 50 000 réfugiés qui ont péri lors des épidémies à Erevan en 1918-191936.

S’agissant maintenant des massacres d’Arméniens déplacés, ils ne sont généralisés ni dans le temps du déplacement forcé ni dans l’espace ottoman37. Même certains partisans de l’accusation de « génocide » (ceux qui ont une formation d’historien et qui ont travaillé aux archives ottomanes : ce n’est pas un hasard) l’admettent désormais38. Ces actes sont formellement interdits par le gouvernement ottoman, qui mène, à partir de l’automne 1915, une répression sans faiblesse : à la suite d’interventions individuelles du ministère de l’Intérieur, Talat, plus de vingt musulmans sont condamnés à mort et exécutés, entre octobre et décembre 1915, pour des faits d’homicides volontaires sur des Arméniens déplacés39. Comprenant que ces interventions ne suffisent pas, Talat présente, en conseil des ministres, un rapport visant à créer trois commissions d’enquête pour recueillir les plaintes des Arméniens et les dénonciations des fonctionnaires honnêtes. Le rapport est adopté le jour même40. Rien qu’entre février et mai 1916, soixante-sept condamnations à mort, 527 à une peine de prison et soixante-huit à d’autres peines (exil, travaux forcés, réclusion avec régime de forteresse) sont prononcées, à la suite des travaux de ces commissions41. D’octobre 1915 à janvier 1917, le total s’élève à 1 39742.

Les documents sont si clairs que certains ne trouvent rien de mieux que les falsifier. Ainsi, le sociologue allemand Taner Akçam (souvent présenté comme « un historien ») prétend que la meilleure preuve d’une intention génocidaire est un télégramme envoyé par le ministre de l’Intérieur Talat à la préfecture d’Ankara, le 29 août 191543. Or ce document dit :

« La question arménienne qui se posait dans les provinces orientales est résolue. Pour autant, il est inutile d’endommager l’image de notre nation et de notre gouvernement par des actes de cruautés qu’aucune nécessité ne justifie. En particulier, l’attaque récente qui a eu lieu contre des Arméniens près d’Ankara a causé beaucoup de regret au ministre, qui a constaté que l’évènement s’est produit suite à l’évidente incompétence des officiers chargés de superviser le transfert des Arméniens, et à l’audace de gendarmes et d’habitants de la région, qui ont agi en suivant leurs instincts bestiaux, violant et volant les Arméniens. Le transfert d’Arméniens, qui doit être appliqué dans l’ordre et avec prudence, ne doit jamais, à l’avenir être confié à des individus animés d’une hostilité fanatique, et les Arméniens — tant ceux qui sont transférés que les autres — doivent absolument être protégés contre toute agression, contre toute attaque. Dans les lieux où une telle protection ne pourrait pas être assurée, le transfert doit être reporté. À partir de maintenant, les officiers chargés [du transfert] seront tenus pour responsables, compte tenu de leur rang, de toute attaque qui se produirait, et renvoyés en cour martiale. Il est nécessaire de donner des ordres très stricts à cet égard, au personnel concerné44. »

 

 

Qu’est-ce qui est avancé pour parler de « génocide » ?

 

  • Le livre de Mevlanzade Rifat

En 1929, un nommé Mevlanzade Rifat, qui se présente comme un ancien dirigeant du CUP, publie à Alep (Syrie) un livre où il accuse ce parti d’avoir organisé « l’extermination » des Arméniens ottomans et produit même ce qu’il présente comme le procès-verbal d’une réunion en ce sens. Or, Rifat n’a jamais été dirigeant du CUP ; bien au contraire, opposant farouche à ce parti, il a été condamné à l’exil en 1909 et n’est rentré à İstanbul qu’en 1918. Ce fils d’une riche famille kurde s’exile ensuite définitivement en 1922 et devient dirigeant fondateur du Hoyboun (nationaliste kurde, ancêtre du PKK), en 1927. Or, le Hoyboun signe, l’année de sa création, un accord avec les nationalistes arméniens de la FRA45 — accord allant si loin que, dès 1927, Vahan Papazian est en même temps membre du comité central de la FRA et de celui du Hoyboun.

Bien que ce livre soit tout sauf crédible, il continue d’être cité comme source46.

 

  • Les « Dix commandements »

En 1919, un informateur a remis au haut-commissariat britannique le double d’un texte non daté et non signé, le présentant comme le procès-verbal d’une réunion du CUP tenue en décembre 1914 ou janvier 1915. Or, après avoir manifesté leur intérêt, les autorités britanniques, qui tentaient alors de juger 144 ex-dignitaires ottomans arrêtés à İstanbul et détenus à Malte ont perdu toute confiance dans ce texte, proposé par un informateur connu pour avoir fabriqué un faux télégramme qu’il attribuait au numéro 3 du régime CUP, Cemal Paşa47.

Ajoutons que cet informateur (unique source sur la fiabilité de ce texte) affirme que Bahattin Şakir, un des dirigeants du CUP, avait participé à cette réunion. Or, Şakir n’était à İstanbul ni en décembre 1914, ni en janvier — ni d’ailleurs en février — 1915 : il était à Erzurum48. Il convient de noter que Donald Bloxham, professeur d’histoire à l’université d’Édimbourg et partisan résolu de la qualification de « génocide arménien » considère que « Les historiens les plus sérieux considèrent ce document comme d’une authenticité au mieux douteuse, et qu’il s’agit probablement d’un faux. […] Celui qui a remis ce document aux Britanniques le leur a vendu en février 1919, une époque où beaucoup de faux documents étaient en circulation49. » Néanmoins, cette honnêteté de M. Bloxham à cet égard est plus l’exception que la règle parmi les partisans de la qualification de « génocide arménien »50.

 

  • Les « Documents Andonian »

En 1920, Aram Andonian, membre du parti nationaliste arménien Ramkavar, publie à Paris ce qui se présente comme un recueil de « documents » prétendument signés par d’ex-responsables politiques et administratifs de l’Empire ottoman, principalement Talat, ministre de l’Intérieur de 1913 à 1917 puis grand vizir de 1917 à 1918. Une version anglaise, plus courte, paraît à Londres et une version arménienne, plus longue, est éditée à Boston en 1921. Or, les originaux n’ont jamais pu être montrés (ils sont supposés avoir disparu, sans aucune explication) et les reproductions photographiques (quand Andonian a daigné en produire) révèlent de très nombreuses aberrations.

Sauf deux d’entre eux, les « télégrammes » ne sont pas écrits sur du papier à en-tête du ministère de l’Intérieur (la pénurie de papier à en-tête alléguée parfois pour expliquer cette anomalie n’existe que dans l’imagination de ceux qui l’allèguent) ; quatre sont même écrits sur du papier d’école, à double lignage (montrer des documents authentiques à simple lignage est donc sans aucune pertinence) ; la numérotation ne correspond pas au cahier de registre du ministère de l’Intérieur, et contient des contradictions internes (Andonian a par exemple attribué le même numéro à deux « télégrammes » supposés avoir été envoyés par le même ministère, la même année, à plusieurs mois d’intervalles) ; les signatures dans les « documents Andonian » sont très différentes de celles des documents authentiques ; etc.51

 

  • Le livre signé par Henry Morgenthau

En 1918, Henry Morgenthau, ambassadeur des États-Unis à İstanbul, publie un ouvrage qui se présente comme ses Mémoires d’ambassade. La question est simple à résumer : outre qu’il s’agit d’un ouvrage explicitement raciste52, aucun des « aveux » que Morgenthau et ceux qui ont écrit le livre avec lui mettent dans la bouche de dirigeants ottomans et de diplomates allemands ne se trouve dans les documents de Morgenthau lui-même, c’est-à-dire son journal, sa correspondance avec le Département d’État (ministère américain des Affaires étrangères) et sa correspondance personnelle avec sa famille

Comme le journal de Morgenthau pendant son ambassade a été intégralement publié, de même que l’ensemble de ses dépêches au Département d’État sur les Arméniens53, il est facile de vérifier — à condition, certes, de comprendre l’anglais, puisque si le livre de Morgenthau a été traduit dans plusieurs langues, dont le français, les documents publiés, eux, ne l’ont jamais été, étrangement. Ceux qui ne comprennent pas la langue de Shakespeare peuvent se reporter à la traduction française du livre de l’historien américain Heath Lowry, qui donne une liste non exhaustive des mensonges de Morgenthau et ses collaborateurs, en comparant des passages du livre avec les documents de Morgenthau lui-même54.

 

  • Une fausse citation d’Adolf Hitler

Une citation revient de manière récurrente55 pour défendre l’accusation de « génocide arménien » : une citation attribuée à Adolf Hitler, dans un discours prononcé devant ses généraux le 22 août 1939 (et pour lequel il n’existe ni de compte-rendu sténographique, ni de manuscrit de la main du Führer). Quand ceux qui l’utilisent daigne donner une source, ils n’indiquent pas de document, mais un livre publié par le journaliste américain Louis Lochner (1887-1975) en 194256. Or, la version proposée par Lochner de ce discours prononcé par Hitler a été explicitement rejetée par le Tribunal militaire international de Nuremberg, ainsi d’ailleurs que par la défense des criminels nazis57.

L’usage de ce faux est d’autant plus choquant que le plus puissant parti nationaliste arménien, la FRA, a collaboré avec l’Italie fasciste à partir de 1928 au plus tard, puis également de l’Allemagne nazie, sur des bases idéologiques58.

 

  • Les procès de 1919-1920

Ces procès, tous tenus à İstanbul pendant l’occupation de cette ville par l’Entente, sont organisés, principalement, par les deux gouvernements de Damat Ferit Paşa (mars-octobre 1919 ; avril-octobre 1920). La stratégie de Ferit consiste à faire porter toutes les responsabilités possibles et imaginables sur les dirigeants du CUP, afin de sauver l’intégrité de l’Empire ottoman, sous une sorte de protectorat britannique59. Pour juger les anciens ministres, c’est une cour martiale qui est réunie, or les membres du gouvernement ottoman ne sont justiciables, pour les actes commis pendant l’exercice de leurs fonctions, que devant la Haute Cour60. La Constitution n’est évidemment pas violée pour le plaisir, mais parce qu’en faisant comparaître ces accusés devant la justice militaire, ils sont privés du droit d’être assistés par un avocat pendant l’instruction, de faire interroger les témoins de l’accusation par leur conseil et de demander une expertise indépendante des documents à charge (le code de justice militaire est changé en 1930)61. Dès 1919, le haut-commissariat britannique à İstanbul qualifie d’ailleurs ces procès de « farce62 ». D’avril à octobre 1920, les accusés n’ont même plus le droit d’être assistés par un avocat63.

Après la chute finale de Ferit, le droit de faire appel, supprimé en 1919, est rétabli pour les procès tenus entre avril et octobre 1920. Tous les accusés encore vivants font appel, et sont acquittés en janvier 1921, soit de toutes les charges, soit de la plupart.

Les falsifications décrites ci-dessus ont servi à justifier le terrorisme arménien des années 1973-1997, notamment l’attentat d’Orly (15 juillet 1983). Elles ont joué un rôle considérable dans la formation de l’idéologie d’Anders Breivik, le terroriste norvégien d’extrême droite. Les répandre n’est pas seulement répandre des contrevérités, mais aussi des bombes en puissance.

 

 

 

Maxime Gauin

Chercheur au Centre d’études eurasiennes (AVIM, Ankara). Master d’histoire contemporaine (Paris-I-Sorbonne). Termine cette année son doctorat en histoire.

 

 


1 CEDH, Perinçek c. Suisse, Requête n° 27510/08, 15 octobre 2015, § 231 ; Conseil constitutionnel, Décision n° 2016-745 DC du 26 janvier 2017, § 196.

2 Dépêche du vice-consul de France à Maraş, 6 août 1862, Centre des archives diplomatiques de Nantes (CADN), microfilm 2 Mi 2566; Louise Nalbandian, The Armenian Revolutionary Movement, Berkeley-Los Angeles-London: University of California Press, 1963, pp. 66-76.

3 Le 19 mai 1879, l’ambassade ottomane à Paris remet au Quai d’Orsay une traduction en français des documents saisis après l’écrasement cette révolte : Archives du ministère des Affaires étrangères (AMAE), La Courneuve, 75 ADP 41.

4 Jeremy Salt, Imperialism, Evangelism and the Ottoman Armenians (1878-1896), Londres-Portland, Frank Cass, 1993.

5 Gaston Auboyneau, La Journée du 26 août 1896 à la Banque impériale ottomane, Villeurbanne : Imprimerie Chaix, 1912 (pp. 28 et 34 en particulier) ; William L. Langer, The Diplomacy of Imperialism. 1890–1902, New York, Alfred A. Knopf, 1960, 150-160, 204-210 et 349-350.

6 Ömer Turan, The Turkish Minority in Bulgaria (1878-1908), Ankara, Türk Tarih Kurumu, 1998, pp. 79-98.

7 « Correspondance — Constantinople », Les Missions catholiques, 10 septembre 1880, p. 434 ; Ömer Turan, « Sharing the Same Fate: Muslims and Jews of the Balkans », dans Michael Laskier et Yaacov Lev, The Divergence of Judaism and Islam. Interdependence, Modernity and Political Turmoil, Miami, University Press of Florida, 2011, pp. 51-73.

8 Maxime Gauin, « The Missed Occasion. Successes of the Hamidian Police against the Armenian Revolutionaries, 1905-1908 », Review of Armenian Studies, No. 30, 2014, pp. 113-131.

9 E. Aknouni, Les Plaies du Caucase, Genève, Fédération révolutionnaire arménienne, 1905.

10 Le vice-consul de France à Mersin et Adana au ministre des Affaires étrangères, 23 octobre 1908, AMAE, P 16742; Kemal Çiçek (dir.), The Adana Incidents of 1909 Revisited, Ankara, Türk Tarih Kurumu, 2011; Yücel Güçlü, The Armenian Events of Adana in 1909: Cemal Paşa and Beyond, Lanham (Maryland), Hamilton Books, 2018.

11 Hasan Oktay, « On the Assassination of Van Mayor Kapamaciyan by the Tashnak Committee », Review of Armenian Studies, n° 1, 2002, pp. 79-89; Kapriel Serope Papazian, Patriotism Perverted, Boston, Baikar Press, 1934, p. 69.

12 Je reprends ici une partie des arguments développés dans mon chapitre à paraître : Maxime Gauin, « Uneven Repression: The Ottoman State and its Armenians », dans Edward J. Erickson (dir.), A Global History of Relocation in Counterinsurgency Warfare, Londres, Bloomsbury, 2019 (ouvrage qui sera publié en décembre). 

13 Justin McCarthy, Death and Exile. The Ethnic Cleansing of Ottoman Muslims, 1821-1922, Darwin Press, 1995, pp. 135-177 et 339.

14 Sinan Kuneralp (éd.), Une ambassadrice de France à Constantinople. Les souvenirs de Gabrielle Bompard de Blignières, 1909-1914, İstanbul: Les éditions Isis, 2016, 74-76 ; Xavier de Planhol, Les Nations du Prophète, Paris: Fayard, 1993, pp. 692-699. Pour une démolition méthodique de la thèse de « l’ingénierie démographique » : Ahmet Efiloğlu, « Fuat Dündar and the Deportation of the Greeks », Middle East Critique, XXIII-1, 2014, pp. 89-106; Ahmet Efiloğlu, « The Exodus of Thracian Greeks to Greece in the Post-Balkan War Era », dans Hakan Yavuz et Feroz Ahmad (dir.), War and Collapse, Salt Lake City, University of Utah Press, 2016, pp. 330-370.

15 Michael A. Reynolds, « Buffers, not Brethren: Young Turk Military Policy in the First World War and the Myth of Panturanism », Past and Present, n° 203, mai 2009, 137-179.

16 Paul Dumont, « Bolchevisme et Orient », Cahiers du monde russe et soviétique, XVII-4, octobre-décembre 1977, p. 379.

17 Hovannes Katchaznouni, The Armenian Revolutionary Federation Has Nothing to Do Anymore, New York, Armenian Information Service, 1955, p. 5 (version originale, en arménien, Bucharest, 1923).

18 Muammer Demirel (éd.), British Documents on Armenians (1896-1918), Ankara, Yeni Türkiye, 2002, p. 665.

19 Sean McMeekin, The Russian Origins of the First World War, Cambridge (Massachusetts)-Londres, Harvard University Press, 2011, pp. 154 et 278, n. 75.

20 Kâmuran Gürün, Le Dossier arménien, Paris, Triangle, 1984, p. 238.

21 Muammer Demirel (éd.), British Documents on…, p. 643.

22 Le vice-consul de France à Van au ministre des Affaires étrangères, 10 octobre 1914, AMAE, P 16745.

23 Justin McCarthy, East Arslan, Cemalettin Taşkıran et Ömer Turan, The Armenian Rebellion at Van, Salt Lake City, University of Utah Press, 2006, pp. 176-232; Sean McMeekin, The Russian Origins…, pp. 168-169; Rafael de Nogales, Memoirs of a Soldier of Fortune, New York, Harrisson Smith, 1932, p. 271.

24 Edward J. Erickson, Ottomans and Armenians. A Study in Counter-Insurgency, New York-Londres, Palgrave MacMillan, 2013, pp. 168-169 et 172-182.

25 Michael A. Reynolds, Shattering Empires. The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires, 1908-1918, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 2011, pp. 156-158 et 194; Gustave Gautherot, La France en Syrie et en Cilicie, Courbevoie : Librairie indépendante, 1920, pp. 136 et 146-166; Paul Caujole, Les Tribulations d’une ambulance française en Perse, Paris, Les Gémeaux, 1922, pp. 80-94, 101 et 103 ; Nicolas Gasfield, « Au front de Perse pendant la Grande guerre — Souvenirs d’un officier français », Revue d’histoire de la Guerre mondiale, II-3, juillet 1924, p. 132-133 ; Kara Schemsi, Turcs et Arméniens devant l’histoire, Genève, Imprimerie nationale, 1919 ; Lieutenant-colonel Vladimir Twerdokhleboff, Notes d’un officier supérieur russe sur les atrocités d’Erzéroum, İstanbul, 1919.

26 Note de l'ambassadeur de Russie à Paris, 23 février 1915, dans Arthur Beylerian (éd.), Les Grandes Puissances, l'Empire ottoman et les Arméniens dans les archives françaises (1914- 1918), Paris, 1983, p. 7 ; Note du Comité de la défense nationale arménienne, juillet 1915, dans Jean-Claude Montant (ed.), Documents diplomatiques français. 1915, volume III, 15 septembre – 21 décembre, Berne, Peter Lang, 2004, p. 98.

27 La rivalité franco-britannique, le souhait encore majoritaire, au Quai d’Orsay, au début de 1915, de garder l’Empire ottoman, des difficultés techniques, et l’idée de Winston Churchill, alors ministre de la Marine, de tout miser sur l’opération aux Dardanelles (Çanakkale).

28 Edward J. Erickson, « Captain Larkin and the Turks: The Strategic Impact of the Operations of HMS Doris in Early 1915 », Middle Eastern Studies, XLVI-1, janvier 2010, p. 151-162.

29 Yusuf Sarınay, « What Happened on April 24, 1915? The Circular of April 24, 1915, and the Arrest of Armenian Committee Members in Istanbul », International Journal of Turkish Studies, XIV-1 & 2, automne 2008, pp. 75-101.

30 Edward J. Erickson, Ottomans and Armenians…, pp. 81-96

31 O. J. Campbell, Report on the Vilayet of Konya, p. 8, Hoover Institution Archives, Stanford University (Californie), Paris Peace Conference (1919-1920), U.S. territorial section, carton 4; S.R. Marine, Turquie, n° 1351, 25 novembre 1919, Service historique de la défense, 1 BB7 235; Edward Erickson, Ottomans and Armenians…, pp. 216-217.

32 Mehmet Biçici, « Osmanlı Meclis-I Mebusânı’nda Ermeni Mebuslar ve Faaliyetleri (1914-1918) », in 19.-20. Yüzyıllarda Türk-Ermeni İlişkileri, İstanbul: İstanbul Üniversitesi/Türk Ocakları, 2015, tome I, pp. 357-359 et 366-367.

33 S.R. Marine, Turquie, n° 532, 4 avril 1919, CADN, 36 PO/1/7.

34 Semi Ertan, An Armenian at the Turkish Parliament in the Early Republican Period: Berç Türker Keresteciyan, mémoire de master, Sabancı University, 2005; Yücel Güçlü, The Holocaust the Armenian Case in Comparative Perspective, Lanham-Boulder-New York-Toronto-Plymouth, University Press of America, 2012, p. 86.

35 Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey, Salt Lake City, University of Utah Press, 2005, pp. 235-239; Justin McCarthy, Muslims and Minorities. The Population of Ottoman Anatolia and the End of the Empire, New York-Londres, New York University Press, 1983, pp. 121-130.

36 Richard G. Hovannisian, Armenia on the Road to Independence, Berkeley-Los Angeles-Londres, University of California Press, 1967, p. 67; Colonel Chardigny, « La question arménienne », 30 octobre 1919, SHD, 16 N 3187, dossier 4.

37 Guenter Lewy, The Armenian Massacres…, pp. 163-166 et 180-187.

38 Hilmar Kaiser, « Regional Resistance to Central Government Policies: Ahmed Djemal Pasha, the Governors of Aleppo and Armenian Deportees in the Spring and Summer of 1915 », Journal of Genocide Research, XII-3/4, 2010, pp. 173-218.

39Télégramme de l’ambassadeur allemand Paul von Wolff-Metternich, 18 décembre 1915, http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs/1915-12-18-DE-001

40 Minutes du conseil des ministres, 29 septembre 1915, reproduites dans Hikmet Özdemir et Yusuf Sarınay, Turkish-Armenian Conflict Documents, Ankara, TBMM, 2007, p. 294.

41 Yusuf Sarınay, « The Relocation (Tehcir) of Armenians and the Trials of 1915–1916 », Middle East Critique, III-20, automne 2011, pp. 299–315.

42 Kâmuran Gürün, Le Dossier arménien…, p. 259.

43 Taner Akçam, The Young Turks’ Crime against Humanity, Princeton, 2012, pp. 202-203.

44 Hikmet Özdemir et Yusuf Sarınay (éd.), Turkish-Armenian Conflict…, p. 235.

45 Gwynner Dyer, « Correspondence », Middle Eastern Studies, IX-3, octobre 1973, pp. 379-382.

46 Nora Arissian, « Comparative Aspects of the Armenian and Jewish Cases » dans Richard G. Hovannisian (dir.), The Armenian Genocide: Cultural and Ethical Legacies, New Brunswick-Londres, Transaction Publishers, 2007, pp. 298-299; Raymond Kévorkian, Le Génocide des Arméniens, Paris, Odile Jacob, 2006, pp. 92 et 311.

47 Gwynne Dyer, “Correspondence…”, pp. 377-379.

48 Ali İhsan Sabis, Harp Hatıralarım : Birinci Cihan Harbi, İstanbul, Nehir Yayınları, 1990, tome II, p. 378.

49 « Donald Bloxham Replies », History Today, n° LV-7, juillet 2005, p. 68.

50 Arthur Beylerian, Les Grandes Puissances…, pp. XXIX-XXX (aussi contestable que soit, en plusieurs endroits, le choix effectué par feu Beylerian parmi les documents qu’il a compilés, le recueil lui-même doit être distingué de l’introduction, citée ici, et qui est bien pire); Vahakn N. Dadrian, Histoire du génocide arménien, Paris, Stock, 1996, p. 370, n. 1; Yves Ternon, Les Arméniens, histoire d’un génocide, Paris, Le Seuil, 1996, pp. 223-224.

51 Maxime Gauin, « Faux et usage de faux : les “documents Andonian” », 21 avril 2016 ; Ömer Engin Lütem et Yiğit Alpogan, “Review Essay: ‘Killing Orders: Talat Pasha’s Telegrams and the Armenian genocide’”, Review of Armenian Studies, n° 37, 2018, pp. 45-82; Şinasi Orel et Sürreya Yuca, Les « Télégrammes » de Talat Pacha. Fait historique ou fiction ?, Paris, Triangle, 1986. L’historien anglo-américain Bernard Lewis compare même les « documents Andonian » aux Protocoles des Sages de Sion, un faux fabriqué en 1900 sur ordre de la police politique tsariste : Bernard Lewis, From Babel to Dragoman. Interpreting the Middle East, Oxford-New York, Oxford University Press, 2004, p. 389.

52 Henry Morgenthau, Ambassador Morgenthau’s Story, Garden City (New York), Doubleday & C°, 1918, pp. 13, 99, 279-280, 284-285 et 287-288, 295, 328, 365, 369 et passim.

53 Ara Sarafian (éd.), United States Diplomacy On The Bosphorus: The Diaries Of Ambassador Morgenthau 1913-1916, Londres, Taderon Press, 2004; Ara Sarafian (éd.), United States Documents on the Armenian Genocide, Londres, Taderon Press, 2004.

54 Heath Lowry, Les Dessous des Mémoires de l’ambassadeur Morgenthau, İstanbul, Les éditions Isis, 1991.

55 Peter Balakian, The Burning Tigris, New York, Perennial, 2004, p. 129 ; Comité de soutien à Max Kilndjian, Les Arméniens en cour d’assises. Terroristes ou résistants ?, Roquevaire, Parenthèses, 1983, p. 199 ; Jacques Nazarian, Robert Donikian et Vartkès Solakian, Le Deuil national arménien, Lyon, Centre d’études arméniennes, 1965, p. 129.

56 Louis Lochner, What About Germany?, New York, Dod, Mead, & C°, 1942, pp. 1-2.

57 Procès des grands criminels de guerre devant le Tribunal militaire international de Nuremberg, Nuremberg, Imprimerie du TMI, tome II, Débats. 14 novembre 1945-30 novembre 1945, 1947, pp. 290-295.

58 Georges Mamoulia, « L’histoire du groupe Caucase (1934-1939) », Cahiers du monde russe, 2007/1, pp. 55-57 ; Georges Mamoulia, « Le Caucase dans les plans stratégiques de l’Allemagne (1941-1945) », Cahiers du CEHD, n° 29, 2006, pp. 47-57, 65, 67-70 ; Mehmet Perinçek, « Nazi-Dachnak Collaboration During World War II », dans AVIM (dir.), Turkish-Russian Academics. A Historical Study on the Caucasus, Ankara, Terazi, 2016, pp. 199-231.

59 Hüsamettin Ertürk, İki Devrin Perde Arkası, İstanbul, Hilmi Kitapevi, 1957, pp. 370-373 ; Laurence Evans, United States Policy and the Partition of Turkey (1914-1924), Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1965, pp. 193-194 ; Berthe Georges-Gaulis, Le Nationalisme turc, Paris, Plon, 1921, p. 30; Maclolm E. Yapp, « Book review », Middle Eastern Studies, XXXII-4, octobre 1996, p. 397.

60 Şeref Gözübüyük et Suna Killi, Türk Anayasa Metinleri, Ankara, Ajans-Türk Matbaası, 1957, p. 28.

61 Guenter Lewy, The Armenian Massacres…, p. 79.

62 Mémorandum de la section des affaires arméniennes et grecques, transmis à Londres le 1er août 1919 par le haut-commissaire, The National Archives, Kew Gardens (Londres), FO 371/4174/118377, folio 256.

63 Une traduction en français du nouveau règlement édicté par le second cabinet Damat Ferit se trouve dans S.R. Marine, Turquie, n° 2036, 27 avril 1920, SHD, 1 BB7 235.

 

 

 

Photographie : Archive

 

 


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