Comment sortir de la crise sociale en Tunisie ?

Comment sortir de la crise sociale en Tunisie et ouvrir de nouvelles perspectives à la transition démocratique ? Telle est la question posée aujourd'hui en Tunisie afin de sortir des crises sociales à répétition et des violences qui les accompagnent. Quelques éléments de réponse…

    La Tunisie a vécu depuis une semaine sur le rythme des manifestations et des protestations sociales après le suicide du jeune Ridha Yahyaoui suite à l'annonce des résultats d'un concours de recrutement de la fonction publique. Ces protestations ont commencé dans la ville de Kasserine pour se propager au reste du pays et particulièrement dans les régions de l'intérieur. Ces mouvements sociaux ont été marqués par des actes de violence, de vol et de destruction de biens publics. Ces actes auraient pu ouvrir notre pays sur l'inconnu et remettre en cause la transition démocratique sans l'intervention des forces de sécurité et les appels de la société civile pour appeler les manifestants à manifester de manière pacifique et en protégeant les bâtiments publics et les biens privés.

    Il faut dire que ces manifestations n'étaient pas une surprise. En effet, les derniers sondages sur les réalisations de la révolution ont mis l'accent sur les acquis dans le domaine de la démocratie notamment les libertés et le pluralisme, mais ont également souligné que l'économie, la marginalité et les inégalités ont été les parents pauvres de la transition en cours. En effet, le niveau de chômage reste élevé, particulièrement celui des diplômés. La croissance économique reste faible et fragile. Par ailleurs, les inégalités entre les régions intérieures et côtières sont encore élevées comme le montrent les statistiques et les études sur le développement humain des Nations Unies. Ces faibles résultats dans la réalisation des objectifs et des attentes de la révolution sont au cœur du désenchantement ambiant et surtout des tentations de rupture des jeunes qui sont exploités par les groupes terroristes et autres vendeurs de chimères et semeurs de mort et de destruction.

    Ces évènements et la forte mobilisation qu'ils ont connue ont été à l'origine d'un important débat public sur les limites du processus de transition en cours et son incapacité à créer une nouvelle espérance. Mais, ce débat a apporté peu de propositions sur les moyens de sortir de la crise actuelle. En effet, il est urgent de se pencher sur la crise sociale afin de formuler de nouvelles ouvertures et injecter un souffle nouveau dans le processus de transition en cours.

    Dans cette chronique, nous souhaitons formuler une série de propositions qui contribueront à réduire le désespoir ambiant et ouvriront les voies d'une nouvelle espérance. Nous avons retenu cinq propositions à court terme pour sortir de la crise actuelle. La première proposition concerne une nouvelle initiative dans le domaine de l'emploi qui rompt avec les démarches en vigueur jusque-là et qui mettait l'accent sur la fonction publique et la capacité de l'Etat à prendre en charge les chômeurs. Ces démarches ont montré jusque-là leurs limites et n'ont pas été en mesure de régler la question du chômage des diplômés dont le nombre est resté désespérément élevé, dépassant les 200 000 représentant ainsi plus de 35% de l'ensemble des chômeurs. La proposition que nous développons, et qui a été avancée par le Gouverneur de la Banque centrale dans différentes réunions, concerne la prise en charge par les entreprises tunisiennes de ces chômeurs dans le cadre de contrat de formation et de pré-emploi dans la perspective d'une grande initiative pour l'emploi. Cette initiative devrait bénéficier de l'appui des pouvoirs publics notamment dans le domaine des contributions de ces stagiaires et futurs employés.

 

    La seconde proposition concerne l'investissement dans les régions de l'intérieur. A ce niveau, il faut s'inspirer de l'initiative d'un groupe privé tunisien qui a lancé une unité de production à Sidi Bouzid et d'autres groupes qui s'apprêtaient à faire de même dans d'autres régions notamment à Kasserine. Nous suggérons de ce point de vue une grande initiative dans le domaine de l'investissement dans ces régions dont l'objectif est d'encourager les grands groupes tunisiens à y effectuer des investissements qui devraient bénéficier de l'appui des pouvoirs publics.

     La troisième proposition concerne la mise en place d'un fonds de garantie destiné aux jeunes entrepreneurs qui veulent développer leurs propres projets. Dans beaucoup de cas, ces jeunes ne disposent pas des garanties nécessaires pour accéder aux financements nécessaires. La mise en place de ce fonds permettra aux banques et aux différentes institutions de financement de jouer un rôle plus dynamique dans le soutien à ces jeunes entrepreneurs dans la mise en place de leurs projets.

    La quatrième proposition concerne la mise à niveau des infrastructures de base dans les régions de l'intérieur notamment dans les domaines de l'éducation et de la santé. Les récents accidents tragiques dans certains hôpitaux, notamment en matière de santé maternelle viennent nous rappeler l'état de nos structures de santé dans les régions intérieures. A ce niveau, nous suggérons le développement d'un plan national de mise à niveau des infrastructures de base dans ce domaine afin d'offrir les soins de base aux populations.

    La cinquième proposition concerne le développement d'un programme d'urgence en matière de formation afin de faciliter l'intégration de ces jeunes dans l'appareil productif. Pour les diplômés, il s'agira de les mettre à niveau pour faciliter leur recrutement. Pour les autres, il s'agit de les doter d'un métier qui leur permettra d'intégrer le système de formation.

    Ces propositions d'urgence permettront de redonner espoir aux jeunes dans les régions intérieures. Mais, elles doivent être appuyées d'un véritable programme à moyen terme de transformation économique afin de mettre notre pays sur la voie du redressement et de l'émergence économique.

 Article publié sur le site web de Hakim Ben Hammouda

Hakim Ben Hammouda est l'ancien ministre de l'Economie et des Finances de Tunisie au sein du gouvernement Jomâa. Il a été Conseiller Spécial du Président de la Banque africaine de Développement. Auparavant, il a été Directeur de l'Institut de Formation et de la Division de la Coopération Technique à l'OMC. Avant d'occuper ces fonctions, il était Économiste en Chef et Directeur de la Division du Commerce, Finance et Développement Économique de la Commission Économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA). Il a été aussi Directeur de la Division du commerce et de L'intégration régionale de la CEA (2003-2006) et Directeur du Bureau de la CEA en Afrique centrale (2001-2003). Il est titulaire d'un Doctorat en économie internationale de l'Université de Grenoble en France. Il est également titulaire d'un HDR (Habilitation à diriger la recherche) de la même université. Il enseigne l'économie internationale et l'économie du développement dans plusieurs universités.

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