Afrique: pourquoi les accords de paix peinent-ils à ramener la paix ?

Au Mali, en Centrafrique comme au Soudan du Sud, les crises sont souvent "structurelles" et la fragilité intrinsèque qui caractérise la situation sécuritaire favorise d'autant plus les "rechutes" après la signature des accords de paix. Éclairage.

 

 

 

AA/ Kinshasa/ N'Djamena/ Tunis/ Pascal Mulegwa / Mahamat Ramadane / Safwene Grira - Un an et demi après la signature d'un accord de paix entre les différentes parties prenantes de la crise malienne de 2012, la situation politique, sécuritaire et sociale dans ce pays d'Afrique de l'Ouest est plus que jamais incertaine.

Les attaques terroristes ont touché jusqu'au coeur de la capitale Bamako, les combats reprennent sporadiquement entre les groupes armés signataires de l'accord et une lourde chape de communautarisme nourrit des foyers de tension à travers tout le pays.

Mais la situation du Mali, archétypale de ces dysfonctionnements post-accords de paix, n'est guère inédite en Afrique. Plusieurs pays du continent qui sont passés par un processus de paix "réussi" -techniquement, puisque couronné par la signature d'un accord-, éprouvent le même mal à renouer avec "la normalité".

Le Soudan du Sud continue de connaître des violences interethniques malgré l'accord de paix d'août 2015 entre le président Salva Kiir et son rival Riek Machar. La République Centrafricaine est rattrapée, depuis septembre dernier, par ses vieux démons, avec la résurgence de violences entre des groupes armés rivaux. L'Est de la République démocratique du Congo (RDC), enfin, est toujours dans une situation alarmante: malgré la signature d'accords de paix, les effets de nombreux conflits (première guerre du Congo, deuxième guerre du Congo, guerre du Kivu etc.) continuent de sévir.

D'après des observateurs approchés par Anadolu, la première raison expliquant cette anomalie serait liée au fait que la "normalité" dont on escompte le retour, n'aurait jamais réellement existé, les germes du conflit étant là "depuis toujours".

Les crises sont structurelles et ne constituent que les manifestations d'une ou de plusieurs problématiques qui durent depuis des décennies, d'après le politologue tchadien Ahmat Mahamat Hassan, qui s'exprimait dans un entretien avec Anadolu. Pour lui, la situation dans ces pays est souvent caractérisée par une "fragilité intrinsèque" qui favorise d'autant plus les "rechutes" après la signature des accords de paix.

Cet enseignant de sciences politiques à l'université de N'Djamena illustre ses propos en invoquant le cas de la Centrafrique. En janvier 2014, en marge d'âpres négociations avec des chefs rebelles, un accord a été trouvé, à N'Djamena, aux termes duquel le président centrafricain Michel Djotodia, arrivé au pouvoir quelques mois plus tôt, démissionne pour pacifier le pays en même temps qu'une transition démocratique serait enclenchée. 

Mais cet accord n’a pas produit l’effet escompté. «On a connu ce qu'on qualifie désormais de 3ème guerre civile centrafricaine qui a fait des milliers de morts et un million de déplacés». Pour cet enseignant universitaire, « l’erreur » avait consisté à croire qu'avec le départ de Djotodia, il y aurait "forcément" démobilisation de ses troupes et surtout, de celles qui le combattaient.

Les ressorts de la crise centrafricaine étaient plus profonds et dépassaient la personne de Michel Djotodia, toujours selon cet universitaire. Ces ressorts résidaient, plutôt, dans des éléments empruntant à des registres aussi fondamentaux que la gouvernance politique, la présence étatique et la cohésion nationale. Raison qui a fait, également, que bien après la fin de la transition, début 2016, les violences ont repris, particulièrement depuis septembre dernier.

Ces crises sont ainsi multifactorielles, avec une large place occupée par l'élément humain, ethnique, communautaire ou religieux. Ce qui est synonyme d'aléa, estime un sociologue.

"Après une accalmie, sanctionnée ou non, par un accord, il suffit très souvent qu'il y ait un seul assassinat pour que la situation s'embrase de nouveau" résume le sociologue tchadien Djédouboum Médard, approché par Anadolu. Cet auteur de travaux sur la sociologie du conflit situe le point de départ des embrasements cycliques post-accords de paix connus par des pays comme la Centrafrique ou le Mali dans des assassinats ciblés ou isolés, parfois indépendants de l'objet du conflit.

Ce consultant auprès du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) regrette, par ailleurs, que les médiations internationales ne prennent pas toujours en compte les réalités culturelles, coutumières et traditionnelles des communautés en conflit. "Les accords de paix sont souvent basés sur des approches scientifiques universelles qui éludent ces aspects, ou ne leur accordent pas l'importance nécessaire", poursuit-il.

Gagnés par une certaine lassitude, ou interpellés par l'urgence d'une situation humanitaire, des médiateurs internationaux peuvent pousser les parties prenantes vers une résolution qui n'a pas encore "mûri". Or, soutient Dieudonné Wendo, professeur de sciences sociales à l'université privée Simon Kimbangu à Kinshasa, cette démarche hâtive ne peut que priver les victimes civiles des conflits des dividendes de la paix. Celles-ci pourraient alors rejoindre des forces négatives, milices locales ou rebelles, et participer de la résurgence des violences, d'après Wendo.

De fait, tant en RDC, en Centrafrique, qu'au Burundi, des rébellions ont continué de sévir après la signature d'accords de paix. Dans ce dernier pays, secoué par une crise politique et sécuritaire depuis avril 2015, un comité d'experts des Nations Unies a récemment mis en garde contre le risque de génocide. Bien qu'un tel scénario soit écarté par le pouvoir, ce rapport renseigne, d'après Dieudonné Wendo, sur la relative fragilité de l'accord de paix d'Arusha, signé en août 2000, sur la paix au Burundi après la guerre civile de 1993.

C'est d'ailleurs la situation au Burundi qui illustre la dimension juridique de la résurgence des conflits. D'après Gustave Yakembe, ancien conseiller juridique auprès de la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL), l'argumentation du président Pierre Nkurunziza pour obtenir en 2015 un troisième mandat contesté par l'opposition, s'appuyait notamment sur une confusion juridique entretenue par l'interprétation conjointe de l'Accord de paix d'Arusha et de la Constitution du pays.

C'est ensuite au Mali que le silence gardé par l'accord de paix d'Alger sur la priorité à accorder au déploiement sécuritaire ou à l'installation des autorités intérimaires dans le Nord qui a provoqué de fortes tensions, d'après ce juriste congolais.

Les conflits entre droit positif et accords de paix se sont également matérialisés, après le cessez-le-feu de 2007 suite à la guerre du Kivu en RDC, par le refus de la justice d'amnistier les rebelles du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), alors qu'une telle mesure était prévue par les accords, rappelle Yakembe.

Paradoxalement, une tendance à favoriser l'impunité est née puisque "des rebelles relaxés ou amnistiés au début des années 2000 ont rejoint en 2007, en 2008, en 2009 ou en 2013 différentes rébellions", regrette Albert Munanga, professeur de sciences politiques à l'université de Kinshasa, dans une déclaration à Anadolu.

Une façon de pointer, également, la responsabilité des autorités politiques, d'après Munanga qui en invoquant le cas des guerres du Congo, rappelle que c'est uniquement en Afrique que les conflits ont deux dates de fin: une date formelle, correspondant à la signature d'un accord de paix. Une autre date, ensuite, intervenant quelques années plus tard et correspondant à la fin réelle, ou temporaire, du conflit.

 

 

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